Liban, 1975, génération perdue

Deux enfants à la corniche de Raouché. Beyrouth, vers 1974. Coll. Georges Boustany
Articolo seganalato dalla Paola che ringraziamo e che vi invitiamo a leggere fino in fondo, ne vale veramente la pena e devo dire che rappresenta tutto quello che abbiamo sempre pensato senza mai dirlo neanche a noi stessi…
Liban, 1975, génération perdue...
L’articolo siamo riusciti a trascriverlo, almeno la si pensa così, ma senza dubbio abbiamo senz’altro lasciato scappare qualche errore qui e là : quindi vi preghiamo di non sparare al pianista, grazie…
| L’ORIENT – LE JOUR | 17 MARS 2026 | Par Georges BOUSTANY |
« À Ramlet el-Baïda, l’un des points d’entrée que l’armée israélienne avait tenté de forcer lors de l’invasion de 1982, l’éternité de la mer nargue la précarité des vies qui l’entourent. Personne ne sait de quoi demain sera fait, si ce n’est qu’elle sera toujours là. »
Ces mots de Soulayma Mardam Bey, écrits au lendemain de l’attaque israélienne survenue sur la corniche de Beyrouth, résument à la perfection tout ce que m’inspire cette photo.
Mars 2026. La guerre est donc de retour, plus féroce que jamais. Notre destin, qui avait semblé un peu plus clément ces derniers temps, ne s’était en fait accordé qu’un bref repos. Le tempo normal de nos vies l’angoisse, les réflexes de survie et la peur de l’avenir a donc repris son cours habituel.
J’aurai bientôt soixante ans : mes espoirs les plus modestes en une existence paisible et prospère, dans un pays stable, sont derrière moi. Désormais, mon ambition est d’assurer un avenir meilleur à mes enfants, quitte à les mettre à l’abri à l’étranger, et remercier le bon Dieu qu’ils soient loin de tout ça. Mais le virus est transmis : exilés, ils n’attendent que l’occasion de rentrer au Liban. Comme moi à leur âge, ils ont contracté le mal du pays, et cet espoir maudit que le Liban renaisse de ses cendres.
Notre « âge d’or », une misérable décennie pas si calme que cela
J’ai fini par admettre que j’appartiens à une génération perdue. En 1975, nous étions trop jeunes pour nous battre. Quand nous avons eu l’âge de porter les armes, tout le monde avait déjà compris que la guerre du Liban était une immense fumisterie. Quand tout s’est terminé, même en queue de poisson, nous pouvions encore nous permettre de rêver. Vingt-deux ans en 1990 ! À cet âge, nous pouvions tout attendre de la vie tout en regardant nos parents, dont les plus belles années avaient été englouties, avec pitié. Nous étions sots: eux, au moins, avaient pu profiter d’un « âge d’or » de plusieurs décennies – quelle chance !
Notre «âge d’or », une misérable décennie pas si calme que cela, nous l’avons eu sans même nous en apercevoir: ces années où Rafic Hariri, Béchara Nammour et une flopée de jeunes entrepreneurs avaient porté le Liban au firmament international. Où Gebran Tuéni et Samir Kassir avaient brandi leurs plumes face à leurs futurs assassins, en feignant d’oublier les destins tragiques d’Édouard Saab, de Riad Taha et de Sélim Laouzi. Où nous pouvions, comme nos parents avant-guerre, passer la journée à Damas et la soirée au Festival de Baalbeck, en fermant les yeux sur les barrages syriens et leur arrogance. Où nous avions un niveau de vie qui permettait d’acheter une voiture et même un appartement sans oblitérer l’avenir, en ignorant la dette publique galopante. Le Liban était entièrement occupé, mais on parlait de construire l’autoroute arabe et, pourquoi pas, celle de la paix.
Ce qui a suivi n’a été qu’une suite encore plus tragique de la guerre de quinze ans. 2005-2026, cette guerre sans nom en est déjà à sa vingt et unième année, et elle risque d’emporter, pardon, a déjà emporté nos plus belles années.
Une jolie jeune femme rattrapée par la guerre
Cette petite fille doit avoir aujourd’hui mon âge. Si elle a survécu à ce demi-siècle, elle est sans doute agitée des mêmes pensées lorsque le miroir lui renvoie l’image d’une femme mûre au visage épuisé. La photo a été prise à Raouché, du côté sud de l’anse, dans l’immédiat avant-guerre.
Elle s’appuie sur la rambarde rouillée de la corniche, face à la mer. A ce niveau, il y a un terre-plein qui a permis au photographe, très probablement son père, de se tenir de l’autre côté pour prendre cette photo. Oui, je suis sûr qu’il s’agit de son père, il y a tant d’amour tant de fierté, et même un brin de séduction dans son regard…
Dans pas longtemps, elle sera une jolie jeune femme rattrapée par la guerre. Que sera sa vie ? Où est-elle aujourd’hui? Lit-elle ces mots? La beauté de ces images retrouvées est dans cette incertitude.
A côté, son petit frère la regarde avec une attente mêlée d’admiration. Il sait qu’il n’est pas le sujet de la photo, il attend sagement qu’elle ait fini de poser. Il grignote quelque confiserie.Pour ne pas qu’il en mette partout, son papa lui a accroché son mouchoir en tissu autour du cou, comme une bavette improvisée.
Le soleil se couche doucement, c’est peut-être le dernier été avant l’horreur, probablement un jour de week-end où, pendant que maman prépare le diner familial, papa en profite pour se promener sur la corniche, montrer à ses enfants Raouché, la Grotte aux pigeons, leur expliquer l’incroyable travail de la mer sur la falaise, millimètre par millimètre. Goûter au temps qui passe sans en avoir l’air, le doigt tendu vers l’éternité de la mer, comme s’il n’y avait pas ce destin monstrueux qui se cache et attend son heure.
Beyrouth se croit invincible
A l’arrière, c’est le Beyrouth de l’insouciance. Depuis la guerre des Six-Jours de 1967, les menaces se précisent. Les Palestiniens ont transformé le Sud en zone de guerre avec Israël. Dans la foulée, ils ont arraché l’accord du Caire à des Libanais véreux et impuissants. Ils se sont armés. Leurs accrochages avec l’armée libanaise et les Kataëb se multiplient.
Tout indique une explosion prochaine.
Pourtant, Beyrouth refuse de baisser les bras. La ville baigne dans l’illusion dans laquelle vivait Dubaï jusqu’à il y a deux semaines. Beyrouth se croit invincible parce qu’elle a une économie résiliente, un secteur bancaire protégé par le secret, le beau temps, l’esprit d’entreprise et celui de la fête, « le ski et la mer dans la même journée ». Beyrouth construit en veux-tu en voilà ; Raouché n’est plus qu’un amphithéâtre orgueilleux où les immeubles démesurés se disputent la vue.
Il y a tant de bonheur dans cette photo que j’en ai les yeux noyés de larmes. Si je pouvais parler à ces deux enfants, je leur dirais « Fuyez ! Tout ceci n’est qu’un écran de fumée! ».
Mais est-ce que j’aurais fui moi-même, si j’avais été à leur place ?
Sans doute pas, et là réside toute notre tragédie. Malgré le drame, malgré les décennies de souffrances, de peur, d’angoisse, nous ne voudrions vivre ailleurs pour rien au monde.
Élevés dans l’odeur de la poudre à canon et des incendies, nous ne supportons plus la normalité. La routine des peuples tranquilles nous ennuie.
Peut-être, après tout, n’étions-nous faits que pour cette vie-là.
Georges Boustany est l’auteur des deux livres « Avant d’oublier » aux éditions Antoine et L’Orient – Le Jour

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